Collectif Anti-Précarité Dordogne

Collectif Anti-Précarité Dordogne

LES PRISONS DE LA MISÈRE

    Thèse de l'ouvrage

Dans cet ouvrage, Loïc Wacquant explique comment la politique de mesures répressives et sécuritaires émanant des Etats- Unis, la fameuse « tolérance zéro », s'est internationalisée dans le monde entier, par le biais d'opérations médiatiques. Cette idéologie s'est diffusée dans un système économique mondialisé par un réseau de « thinks tanks » néo-conservateurs.


Ce système de pensées joue sur les phobies sécuritaires, afin d'appliquer les principes de l'économie de marché aux problèmes sociaux. Le but des principes de « tolérance zéro » est de passer d'un état providence à un état pénal renforcé. Selon l'auteur, au lieu de répondre aux problématiques des classes les plus pauvres, l'État préconise la « pénalisation de la misère et par ce biais la normalisation du salaire précaire. » L'idée est donc de diriger de manière paternaliste la vie des pauvres. La sécurité est définie en termes « physiques et non en risques de vie  (salariale, sociale, médicale, éducative, etc.) au rang de l'action publique. »


Les méthodes employées sont l'augmentation des effectifs policiers et des mesures judiciaires afin de réprimer le désordre dans lequel se complaisent les classes pauvres. Ce désordre des classes pauvres serait le terreau naturel du crime. Alors on apaise les classes moyennes et supérieures, celles qui votent, en prenant pour responsables de leurs soucis les classes laborieuses. Ces thèses se seraient donc propagées, selon Wacquant, dans le monde entier, grâce à une propagande médiatique qui a nourri cette « psychose sociétale ».


Depuis, dans le monde entier, ainsi qu'en Europe il n'est plus de chef d'État qui n'utilise pour parler de sécurité, des termes issus de l'idéologie des « thinks tanks ».


    Chapitre I : Comment le « bon sens » pénal vient aux européens


    1. Aux origines, l'exemple américain.

Ces orientations politiques répressives sont nées à Manhattan, aux Etats-Unis. L'initiateur de cette idéologie est Ronald Reagan qui promeut la rigueur pénal comme moteur de l'action public, en lien avec le Ministère fédéral de la justice et le département d'état (chargé des affaires étrangères) qui seul milite à travers le monde pour des mesures pénales ultras-répressives. La répression judiciaire est le complément des politiques néolibérales basées sur l'individualisme et sur la marchandisation des biens. Dans ce système économique l'état providence doit disparaître au détriment de l'autorégulation des marchés.


Le secteur privé participe à la réalisation de la politique publique. Par exemple, les prisons qui sont du domaine privé voient leur essor de plus en plus florissant. La population carcérale a ainsi doublé depuis les années 80.


    1. L'expansion mondiale de la Tolérance zéro

Peu à peu l'idéologie répressive gagne le monde entier à travers les rédactions des journaux du monde entier ainsi que sur les bancs des grandes écoles. Toute une rhétorique de la « tolérance zéro » gagne nos villes, comme par exemple des termes de « guerre » au crime ou « reconquête » de l'espace public. On entretient l'amalgame entre les populations pauvres comme le sont les mendiants , les sans abris et les immigrés, tout cela à des fins électoralistes.


La politique menée à New York par Rodolph Giuliani finit par faire des émules partout dans le monde, à partir de 1998. C'est tout d'abord tout le continent américain qui est touché comme au Mexique (« guerre » contre la drogue) ou bien en Argentine.

La « tolérance  zéro » arrive en France alors que Jospin est au gouvernement. Cette idéologie fait son entrée dans notre territoire, par le biais de l'américanologue Sophie Budy-Gendrot, auteur d'un rapport sur les violences urbaines au Ministre de l'Intérieur. L'Allemagne suit à son tour ainsi que l'Italie.


Cette tactique de harcèlement se diffuse donc partout en Europe, alors qu'au même moment, ce système est remis en cause par l'augmentation des bavures policières sur des personnes essentiellement de couleur. De nombreuses personnes innocentes sont arrêtées. Cette répression crée un fossé entre les populations afro-américaines et les forces de l'ordre, ce qui n'est pas sans rappeler la période de ségrégation des années 60. Des manifestations se déclarent à New York. En outre les tribunaux sont engorgés par les plaintes.


Les Etats Unis et l'Angleterre mettent en place des mesures obligeant les pauvres, à travailler. C'est donc le salariat précaire qui est institué au travers de ces mesures. En cas de refus de travailler la personne est renvoyée devant le pénal. C'est une réforme promouvant le contrôle par les services sociaux et par les services judiciaires. En 1998 Tony Blair vote la loi sur le crime et le désordre, une des lois les plus répressives depuis l'après-guerre. Le but est de punir les plus petites des infractions des mineurs car elles pourraient conduire à des infractions plus graves.


Aujourd'hui, la parole des « thinks tank » a envahi les discours des hommes politiques du monde entier. Chaque pays européen adopte la « tolérance zéro » à sa méthode. Par exemple, il y a en France l'importation du couvre-feu et autres. Selon un rapport de Roché à Lionel Jospin, la « tolérance zéro » dans sa dimension répressive, ne peut être « autant développée qu'aux Etats-Unis : chez nous le crime violent est moins présent ».



    Chapitre 2 : La tentation pénale en Europe


  1. Le système carcéral source de rentabilité.

Une partie du livre de Loïc Wacquant traite du développement extraordinaire des centres de détention d'État et privés aux USA. Le taux d'incarcération au USA est à un niveau record en 1997 : 650 détenus pour 100000 habitants, soit près de six fois plus de détenus que le premier pays européen en matière d'incarcération. Il explique que c'est une conséquence de la politique de la « tolérance zéro » appliquée dans les pays depuis 30 ans : « s'il était une ville, le système carcéral des États-Unis serait aujourd'hui la quatrième plus grande métropole du pays. » On passe de l'État providence à l'État pénitence.


L'analyse statistique de l'auteur démontre que l'essentiel de la population carcérale aux Etats-Unis provient des couches les plus pauvres de la société. Il montre aussi que plus de la moitié des détenus sont noirs alors qu'ils ne représentent que 12% de la population américaine. Les prisons jouent quelque part le maintien d'un ordre racial. Les pauvres sont enfermés ; la prison semble être l'alternative la plus employée pour contenir les désordres occasionnés par le taux de chômage croissant et la généralisation du travail précaire. L'auteur démontre bien que la politique de la « tolérance zéro » a bel et bien prospérée en Europe car on remarque que les détenus sont, chez nous aussi, issus des populations ayant recours à l'aide sociale. De plus les immigrés de la deuxième génération, constituent l'essentiel des personnes récemment enfermées.


Il précise que l'onéreuse construction de ces prisons n'a pu être réalisée qu'en amputant les budgets alloués à l'aide sociale, à la santé et à l'enseignement. Cet état de fait prend des proportions dramatiques aux USA. En Europe cela ce ressent moins car l'aide sociale est toujours une politique en vigueur et son budget reste important. Les prisons se remplissent à cause de l'allongement des peines et de l'enfermement des clandestins. En France la population pénitentiaire a doublé en 20 ans. L'objectif reste cependant le même qu'outre Atlantique, c'est-à-dire, il s'agit de mettre en exergue le travail précaire afin qu'il devienne une norme civique pour les populations les plus pauvres.


En Europe comme aux États-Unis les prisons sont engorgées et les prisonniers effectuent leurs peines dans des conditions alarmantes. Le processus de mise à l'écart des personnes les moins productives pour la société, entraîne la fabrication de zones où les conditions de rétention sont attentatoires aux droits et à la dignité humaine. En France entre 1986 et 1996 il y a une augmentation de plus d'un quart du taux de suicide. La plupart se suicident dans les trois mois suivant leur condamnation.



  1. Vers un contrôle accru des populations

Les politiques pénales européennes se sont tournées vers une plus grande défense sociale. Désormais tous les pays doivent se normaliser les uns les autres en matière de sécurité intérieure. La répression devient une norme intracommunautaire même si les pays européens se sont protégés contre les lois du marché, à travers de nombreuses années de luttes sociales. Alors, en Europe, les gouvernements ont privilégié des dispositifs « panoptiques » qui sont intégré aux programmes de protection et d'assistance. Les populations ayant droit à l'aide sociale sont mises sous contrôle par divers dispositifs (agence pour l'emploi, services sociaux, caisses d'assurance maladie, hôpitaux, offices hlm, etc.). Les données des personnes qui utilisent ces services sont mis en réseau et sont mises en adéquation avec les politiques sécuritaires locales. Le contrôle des populations est une alternative à l'incarcération de masse. Cependant, il pourrait y avoir un revirement. En France certains conseils généraux se sont dotés depuis la loi de décentralisation de 1983, de dossiers départementaux uniques sur les individus et les ménages recevant des aides, grâce au logiciel ANIS. De même par exemple, dans l'Ain, où la Direction de la prévention et de l'action sociale a mis au point des procédés qui mettent en place des typologies subjectives d'individus ayant recours à ce service. Le but est de mettre en place des cartographies sociales. Les services qui traitent les situations de précarité font de même, Caisse d'allocations familiales, ANPE. La police et le Ministère de la justice a également mis en place de tels fichiers. Les personnes les plus pauvres qui sont donc les plus touchées par ces différents dispositifs voient leur intimité de plus en plus en péril. Ces dispositifs stigmatisent toujours plus ces populations. Ces organismes entraînent encore plus de discrimination. Selon l'auteur, l'objectif est à terme de regrouper les fichiers sociaux avec les fichiers policiers puis les fichiers fiscaux, par exemple pour mieux faire appliquer les décisions de suppression des allocations familiales en cas de délinquance répétée chez un adolescent.

En France, le parti socialiste, sous couvert d'une politique de gauche s'est bien gardé d'abroger les lois sécuritaires des gouvernements précédents. D'ailleurs, le ministre de l'Intérieur sous la gouvernance de Jospin préconisait la réouverture des bagnes d'enfants. Jospin d'ailleurs dès son investiture proclamait lors de son discours de Villepinte : « la sécurité au rang de devoir primordial de l'Etat. »



  1. Après l'Europe de l'argent, voilà venu le temps de l'Europe policière et pénitentiaire

Loïc Wacquant formule l'hypothèse que dans la continuité logique d'un système capitaliste néolibéral, plus les pays européens sont ancrés dans les logiques néolibérales plus ils ont recours à une gestion judiciaire et carcérale de la pauvreté. Ainsi, on remarque qu'un des pays les plus touchés par le travail précaire généralisé et par un des plus fort taux d'incarcération, est l'Angleterre. Les pays scandinaves qui ont le mieux résisté aux pressions internes et externes visant le démantèlement de l'Etat social ont les plus faibles taux d'incarcération. Les pays latins, quant à eux, ont copié le modèle anglais, d'où des taux élevés comme par exemple au Portugal. Selon l'auteur les différences internationales dans les taux d'incarcération s'expliqueraient : « par les différences entre leurs politiques sociales et pénales et par le degré d'inégalité socio-économique qu'ils affichent. » La prison contribue à consolider des situations de précarité, en cassant toujours plus la personne et en s'attaquant toujours plus au maigre pécules engendrées par les classes pauvres. Ainsi en France 60% des personnes libérées sont sans emploi, 12% sans logement et c'est encore pire pour les anciens détenus étrangers.


L'Europe est aujourd'hui, un espace de libre circulation des capitaux et des personnes et aussi celle de la coopération policière, judiciaire et pénitentiaire notamment à travers le traité de Maastricht. Les différent accords ou conventions européennes ont élargi la notion de « sécurité intérieure » dans l'espace « Schengen » en limitant l'accès des personnes non ressortissantes de l'Union européenne et des Etats-Unis. Le but final est de tout harmoniser en Europe, que ce soit en matière pénale ou autre.



    Réflexions personnelles


Ce livre montre bien comment les États comme la France mettent en place des politiques répressives à des fins électoralistes, plutôt que de s'attaquer aux véritables causes de la précarité des classes populaires. Ainsi on voit une dérive de plus en plus marquée vers le pénal. Le thème de l'insécurité à eu une place de choix dans les discours pour les présidentielles. C'est d'ailleurs sur ce thème qu'a été élu Nicolas Sarkozy. D'ailleurs, ce dernier a, tout de suite après son élection, affiché son atlantisme convaincue. Depuis, une réforme sur la prévention de la délinquance a fait son apparition avec comme par exemple, une mesure sur le secret partagé visant à mieux faire circuler les informations, entre partenaires sociaux et autres dispositifs, régissant les questions de délinquance. On est bien dans la continuité de ce que dit Loïc Wacquant, dans son enquête sociologique, c'est-à-dire, contrôler les franges de la population les plus pauvres en mettant en exergue le travail précaire et flexible. On se souvient ainsi, de la volonté de mettre en place le CPE (contrat premier embauche) destiné aux jeunes. Cette proposition de loi préconisait le travail flexible, en facilitant les licenciements pour les employeurs. On pourrait également voir que les réseaux des « think tanks » sont toujours présents. Le président de la République désirait mettre en place un dépistage des futurs délinquants et cela dès leur plus jeune âge. Heureusement, le CPE et ce dépistage n'ont pas résisté aux pressions sociales et à notre histoire de lutte ayant permis de conserver nos acquis sociaux. Cependant ces acquis sociaux sont de plus en plus mis à mal. On tente à tout prix de généralisé le travail précaire, le licenciement par consentement mutuel salarié-employeur a fait aussi son entrée.


Ensuite, au niveau judiciaire on a vu apparaitre un abaissement de l'âge d'entrée au pénal pour un jeune ayant commis un délit. C'est aussi l'apparition des peines plancher, etc.

En outre, l'amalgame étranger-criminel est toujours au goût du jour, avec une chasse contre les sans-papiers en France et le dépistage ADN.


Les révoltes des banlieues en 2005 seraient le résultat d'un harcèlement régulier de la police de plus en plus répressive, surtout après la disparition de la police de proximité.


Enfin pour finir, en ce qui concerne l'État providence, ce dernier est de plus en plus en déclin. Nos gouvernants accusent par exemple un trop grand nombre de fonctionnaires comme étant responsables de la crise économique de la France. Les décideurs politiques se sont aussi, il y a peu, attaqués aux retraites des fonctionnaires, etc., toujours dans l'optique de Loïc Wacquant d'affaiblir le rôle social de l'État.


Il faudrait se questionner dans notre travail social, si au final nous sommes un maillon de la chaîne des « think tanks », sortes d'opérateurs de renseignement des populations pauvres ou alors devons nous être des travailleurs sociaux militants, gardes-fous, de nos acquis sociaux.

Merci à  Daniel DA SILVA, auteur de ce texte



13/01/2010
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 19 autres membres