Collectif Anti-Précarité Dordogne

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CAF : fraudeurs face à la "sémantique stratégique"


Les pauvres naissent-ils fraudeurs et menteurs ?

Certains individus ont-il une capacité à mentir innée, que l'on pourrait détecter infailliblement, et qui se retrouverait majoritairement chez les "bénéficiaires " de prestations sociales ?

Quel est le rapport entre les contrôleurs CAF, le FBI et les unités d'élite de la police sud africaine, les fameux Scorpions ?

La réponse à cette dernière question est IGACCE : IGACCE , c'est le nom d'une méthode "scientifique ", censée s'appuyer sur la sémantique et permettre de confondre immanquablement les "manipulateurs" grâce à un schéma pour conduire des entretiens. IGACCE est aussi une marque déposée, ce qui signifie notamment que l'enseignement de cette technique est payant.

C'est du moins ce qu'en dit une brochure, diffusée lors d' une formation destinée aux contrôleurs et aux agents de la CAF, brochure qui nous a été transmise par un salarié, et que nous rendons publique. La direction de la Caisse Nationale des Allocations Familiales, pourtant prompte habituellement à communiquer sur " la fraude" et les outils censés y remédier, s'est bien gardée de rendre publique l'organisation de ces formations.

Et pour cause, les premières lignes de la "fiche d'information générale" donnent le ton.

Comme l'a souligné le Chef de l'Etat (discours du 03 avril 2007), l'heure de vérité est venue. Chacun, dans ses domaines d'intervention respectifs, va devoir agir pour limiter la fraude : « Je mettrai tout en oeuvre pour combattre la fraude. Ne pas le faire, serait ne pas respecter les français ». Dans ce contexte, s'ouvrir aux techniques modernes de prévention et de détection de la fraude est une nécessité.

Le message est clair.


Les contrôleurs de la CAF ne sont plus des fonctionnaires, astreints à la neutralité politique, mais des militants UMP qu'on somme d'adhérer à un nouveau messianisme.



Qu'on se le dise, l'heure de vérité est venue, et le moment de trier le bon grain de l'ivraie aussi. Qui ne se lance pas de le djihad "anti fraude" est un mécréant qui ne respecte pas les Français.

Et se lancer dans le combat anti fraude, c'est donc s'ouvrir aux techniques modernes de prévention et de détection..

Mais de quoi s'agit-il-t-il, au fait ? Les fidèles qui croyaient dur comme fer qu'"Ensemble tout devient possible" seront déçus ; pas de détecteur de mensonge portatif, avec capteurs infrarouges et outil de calcul de la dilatation des pores, pas de petite mallette avec seringue et penthotal, gracieusement distribués à l'ensemble des agents du service public.


La fiche technique, censée présenter la méthode est assez imprécise et ressemble fort aux prospectus de la Scientologie sur la Dianétique.



Beaucoup de phrases ronflantes, de références à des chercheurs qui feraient autorité, des photos du début du siècle d'historiens aux moustaches respectables qui ont utilisé IGACCE, pour finir sur quelques banalités peu onéreuses : l'observation des gestes qui "font ressortir l'inconscient", et la manière de mener l'interrogatoire.


Si IGACCE est une marque déposée, c'est que ses inventeurs ont fait une découverte extraordinaire qui avait échappé au FBI et aux Scorpions Sud Africains :


on obtient plus d'informations en suscitant un récit ouvert chez le présumé "fraudeur" qu'en lui posant des questions fermées qui appellent une réponse par « oui » ou par « non »…

Si c'était tout, on pourrait simplement parler d'un énième gâchis de fric et de temps, propre à écoeurer non seulement les allocataires mais aussi les salariés confrontés à une surcharge de travail, au manque de personnel et à l'accumulation des retards de traitement et de versement des allocations.

Mais la lecture attentive des deux documents de formation fait apparaître l'évidence : cette formation ne vise pas tant à mieux coincer ces petits salauds d'allocataires qu'à formater le contrôleur ou l'agent de la CAF, de façon à standardiser son comportement et son regard sur les allocataires.

Jusqu'ici la mission officielle des contrôleurs CAF était la vérification des déclarations de l'allocataire, afin d'y repérer d'éventuelles décalages avec la réalité, et de réévaluer les droits en conséquence à la hausse ou à la baisse. Donc , éventuellement démasquer les « mensonges » et les « fraudes », concepts assez vagues, totalement subjectifs, et propres à toutes les dérives, comme ce site en fait régulièrement l'écho.

Mais nous n'en sommes plus là.


Désormais le contrôleur de la CAF ou de la Sécu ne traque plus le mensonge mais « la subversion ».



Rien de moins, comme nous l'explique la fiche générale :


L'intelligence sémantique « stratégique » ne se concentre pas uniquement sur la question de la crédibilité ou du mensonge. Elle vise, en effet, bien plus que le mensonge (chercher à discerner le vrai du faux). Elle traque l'intentionnalité : un "modus operandi" significatif de la présence d'une volonté qui cherche, de manière détournée, à en contourner une autre.
L'intelligence sémantique stratégique s'inscrit dans un cadre beaucoup plus large que celui du mensonge : un cadre d'essence subversive. Il existe, en effet, une différence fondamentale entre le mensonge et la subversion. Dans la subversion, il y a toujours quelque chose de vrai. La subversion mêle en proportion calculée, un peu de vrai, mais récupéré au service du faux (c'est l'introduction consciente d'un noyau de réalité, dans un discours conçu à des fins d'influence ou de manipulation).


Comme on dit, c'est l'intention qui compte.


Et les salariés de la CAF doivent le savoir, les allocataires, depuis leur naissance, sont plein de mauvaises intentions.



Même quand ils disent la vérité, c'est pour mentir, ou plutôt « pour la récupérer au service du faux ».

D'ailleurs, c'est bien simple :


Le mensonge est partout. Et qu'on le veuille ou non, l'Homme est spontanément menteur.


Et si l'Homme est naturellement menteur (la photo illustrant cette maxime représente d'ailleurs une Femme, pas de hasard si les descendantes de la Voleuse de Pommes sont majoritaires dans les statistiques du chômage), que dire de l'allocataire, ce fourbe d' « essence subversive » ?

C'est une bien lourde tâche qui attend le contrôleur CAF ; désormais, il ne devra plus seulement être attentif à l'amant fortuné caché dans l'armoire, aux chaussettes bourrées de billets de banques et de bijoux anciens qui dépassent du tiroir. Tel un médium, il va lui falloir développer un sixième sens et repérer les fluides invisibles de la tromperie.


«  Il s'agit, en d'autres termes, d'approcher les présupposés, les opinions valorisées ou dépréciées et les intentions sous-jacentes qui circulent à travers eux, afin de voir, dans quelle mesure ces discours servent des intérêts cachés  ? »


On imagine l'effet d'une telle formation sur le salarié de la CNAF ou de la CPAM fraîchement émoulu, qui réalise brusquement qu'il lui faudra incarner la figure moderne de l'exorciste face à des possédés, à travers lesquels circulent « intentions sous jacentes » et « intérêts cachés ».


Et même pas le droit d'emmener la fiole d'eau bénite ou la croix aiguisée en forme de pieu.



Si le ridicule ne tue pas, il peut malheureusement conduire au pire dans le cadre actuel de la législation : depuis les récentes réformes et notamment l'application du décret sur le « train de vie », la suspension des prestations est désormais autorisée dès lors qu'il y a « suspicion de fraude ». La privation de revenu n'est plus soumise au rendu préalable du rapport de contrôle et à l'exercice des recours légaux de l'allocataire.


Celui est donc d'office présumé coupable et puni préventivement, sur la base de l'appréciation forcément subjective du seul contrôleur.



Désormais ceux-ci sont donc incités à se fonder sur la détection d' « intentions sous jacentes », sur l' « l'expression de l'inconscient » de l'allocataire, étant entendu que celui-ci est « menteur par nature ». On imagine l'avalanche de radiations préventives, à priori un outil peu sophistiqué mais efficace, pour arriver enfin à ce que l'allocataire, hagard et aux abois finisse par avouer les « intérêts cachés », et l' « intentionnalité frauduleuse » dont il s'est rendu coupable à l'insu de son plein gré.

Selon les informations qui nous ont été transmises par des salariés « qui ne respectent pas les Français », ( la CAF va-t-elle tester IGACCE sur ses agents pour débusquer les « subversifs » infiltrés ?), cette formation a d'ores et déjà été dispensée dans plusieurs départements. Sur Internet, outre son utilisation par des cabinets d'hypnose, on en trouve trace dans le compte rendu d'une réunion de la Caisse régionale d'Assurances Maladie du Poitou Charentes.


mardi 9 septembre 2008 par Réseau Solidaire d'Allocataires



02/06/2010
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